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Vers une philosophie sociale - Franck Fischbach



A l’occasion de mon arrivée à l’université de Strasbourg, la Revue de l’Amicale des Etudiants en Philosophie m’a fort aimablement ouvert ses colonnes en me laissant la plus complète liberté quant au propos que je souhaitais tenir. Aussi ai-je choisi de m’adresser prioritairement aux étudiants qui commencent leurs études de philosophie en me disant qu’il ne serait peut-être pas inintéressant pour eux d’apprendre comment l’un de leurs professeurs était lui-même venu à la philosophie. Je ne donnerai donc ici que peu d’éléments biographiques « objectifs » que vous trouverez sans mal sur internet, et je privilégierai une approche plus subjective et personnelle.
Je ne suis pas venu directement à la philosophie : dans les dernières années de la formation secondaire, disons de la classe de troisième à celle de première, l’histoire était ma discipline préférée et je me projetais alors vers des études dans cette discipline ou, à défaut, vers les sciences politiques. Je n’avais à l’époque strictement aucune idée du genre de métier que je pourrais faire mien à l’avenir : j’envisageais des études après le bac, en me disant que je verrai bien jusqu’où je les mènerai et où elles me mèneraient elles-mêmes… Des discussions avec un élève d’hypokhâgne, alors que j’étais moi-même encore en seconde, avaient éveillé ma curiosité pour les classes prépa : la pluridisciplinarité et le fait de retarder la spécialisation n’étaient pas pour me déplaire – sans penser au concours de l’école dont je me disais (jusqu’en khâgne) que les chances d’y réussir avoisinaient celles de gagner le gros lot au loto. Comme pour beaucoup d’entre vous certainement, c’est la rencontre d’un professeur de philosophie, M. Ricard, en classe terminale au lycée Condorcet à Paris, qui a été absolument décisive : dès les premières semaines d’un enseignement qui puisait directement à la source des oeuvres de Platon, Rousseau et Kant, j’ai très rapidement été convaincu que cette discipline serait celle à laquelle je consacrerai non seulement mes études, mais ma vie. L’engouement fut tel que la réussite scolaire suivit sans mal, jusqu’à l’agrégation de philo. et l’école qu’on dirait de Lyon aujourd’hui, en passant par les universités de Paris IV et Paris I où je rencontrai quelques grands professeurs : Jacques Rivelaygues, Jean-François Marquet, Bernard Bourgeois, qui ont décidé de mon orientation vers la philosophie allemande. Si je devais tirer un enseignement de ce parcours d’études, ce serait celui-ci : faites de la philosophie d’abord par plaisir et parce que cela vous paraît indispensable à la vie, et le reste suit.
Depuis l’âge de 15 ans, j’étais en quête de moyens de comprendre la société et la politique : si l’histoire m’avait d’abord intéressé, c’était parce que j’y reconnaissais un moyen indispensable à cette fin, mais il m’a paru très rapidement que la philosophie était aussi un tel moyen, plus efficace peut-être parce que plus directement lié aux possibilités propres aux pratiques humaines, ou parce qu’orientée autant vers ce qui devrait ou pourrait être que vers ce qui est ou a été, et parce qu’elle avait été depuis l’Antiquité le lieu même de l’investigation et de l’interrogation par les hommes du sens de leur vie collective, sociale et politique.
On peut venir à la philosophie et beaucoup viennent à elle en y voyant la mise en oeuvre d’un questionnement portant sur le vrai, le beau, la nature, la connaissance, dieu, l’esprit, l’être, etc. : pour moi, elle a d’emblée été le lieu d’un questionnement sur la pratique, l’activité, la vie sociale et politique, les autres questions (sur l’être, le sens, dieu, le vrai, etc.) venant s’inscrire ensuite dans ce cadre. Certainement est-ce là le legs de la première discipline qui m’avait paru fondamentale, l’histoire : j’ai toujours considéré et je considère toujours qu’un homme, y compris un philosophe et sans doute surtout lui, lorsqu’il s’interroge sur les fondements de la connaissance, sur le sens de la vie, sur l’existence d’un dieu, etc., le fait toujours en étant lui-même situé dans un contexte historique, social et politique. En ce sens, le questionnement philosophique, y compris lorsqu’il porte sur les objets les plus abstraits, les plus « purs » et les plus « nobles » (catégories elles-mêmes évidemment sociales), est toujours en même temps le moyen par lequel un moment historique et un certain état social disent quelque chose d’essentiel à propos d’eux-mêmes et expriment ce qui leur semble être leur sens le plus propre, ainsi que l’horizon vers lequel ils veulent aller. On peut comprendre, dans ces conditions, pourquoi l’oeuvre et la pensée de Hegel sont celles dans et par lesquelles je me suis initialement formé à la philosophie : y a-t-il eu, parmi les modernes, un philosophe plus conscient que Hegel du caractère foncièrement historique de la pensée philosophique, de son enracinement dans une vie sociale et collective et de sa portée fondamentalement politique ?
Mais, me direz-vous, si c’est la société qui m’intéressait, pourquoi ne pas avoir étudié directement la sociologie, plutôt que Hegel ou Marx ? Je répondrais que l’étude de la philosophie n’exclut évidemment pas celle de la sociologie, ni celle de toute autre science d’ailleurs, qu’elle soit « humaine » ou pas. J’ai donc fini par lire aussi beaucoup de sociologie, mais en ayant commencé par lire les philosophes et en continuant de les fréquenter prioritairement. Et il me paraît que celui qui lit de la sociologie, qui en nourrit sa réflexion, voire qui en fait, en ayant d’abord commencé par faire de la philosophie et en continuant d’en faire, est quelqu’un qui ne peut jamais négliger ni oublier que la tâche de comprendre la vie sociale des hommes telle qu’elle est engage également toujours une réflexion sur ce que la société pourrait être si les hommes parvenaient à en être les acteurs pleinement conscients, s’ils réussissaient à en faire le lieu d’évolutions collectivement assumées et démocratiquement choisies. Quand il s’agit de permettre aux acteurs de mieux comprendre le sens social de leur existence et d’en choisir les évolutions souhaitables de façon éclairée, je reste convaincu que la philosophie a un rôle actif à jouer, et donc qu’elle a bien elle-même une fonction sociale à assumer.

Franck Fischbach

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