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Pour une application du concept kantien de publicité



Il ne s’agit pas de la « pub » mais de la publicité selon le concept de Kant. On en trouve le développement principalement dans l’opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? ainsi que dans le Conflit des facultés. Dans ces œuvres, Kant essaie de concilier la nécessité du respect de l’ordre établi avec la nécessité de pouvoir s’exprimer librement sur ce pouvoir et pourquoi pas d’éclairer le souverain sur ce qui devrait être réformé. Il prend plusieurs exemples, notamment celui du soldat. Le soldat ne peut pas discuter les ordres ni organiser de mutinerie mais cela ne veut pas dire que son avis est censuré : il a le droit de s’exprimer publiquement sur ses doutes quant aux motivations de son supérieur. La différence est cruciale, ce qui est défendu, c’est d’émettre des opinions pendant l’action et dans un cadre restreint. Kant défend d’aller dans la rue pour crier « mort au Roi » car cela ne peut que provoquer des émeutes. Là où la chose se complique est qu’il faut faire marcher la pensée, quand on porte son opinion sur la place publique. Quelle est la différence ? En écrivant ma critique de la société je sais que je vais être lu et plus particulièrement je sais que tout ce que j’écris sera attaché à ma personne car je devrai signer mon écrit. L’anonymat de la rue ne me protégera plus de la responsabilité de ce que je dis. Kant pense la publicité comme un concept régulateur dans le domaine politique. Il est la pierre de touche de la communication du jugement politique. En publiant mon jugement politique je suis obligé de me demander si ce que j’ai écrit est bien écrit, si finalement mon opinion est solide, car en signant cette publication je m’expose à l’humiliation. Cependant je m’expose surtout, si le principe régulateur a bien fait son travail,  à ce que chacun se reconnaisse dans ce que j’ai écrit. On peut penser comme Hannah Arendt le jugement politique sur le modèle du jugement esthétique. En écrivant ma critique du régime en place, je pense que c’est ce que chacun à ma place devrait penser. Pourquoi parler de cela, au 21e siècle, le siècle de la communication, d’internet ? Il semble que, fidèle à lui-même, l’homme semble à la fois disposer de moyens importants et plus conséquents que jamais et en même temps il semble en faire l’usage le moins raisonnable possible. Le problème est que tout le monde peut dire n’importe quoi sur n’importe quel sujet, sans effort et avec une très grande visibilité. À première vue (mais très naïve) cela peut sembler être le cadre parfait de la « liberté d’expression ». Mais cette expression est devenue une excuse pour dire n’importe quoi et se défausser de la pensée.

Dans une société où les réseaux sociaux et autres sites communautaires sont à leur apogée, on pourrait croire en vain que l’heure est au « partage » de la pensée, mais je pense que ce mot de partage ne veut plus dire grand-chose. Dans cette pseudo-communauté du libre échange et de la libre parole, tout le monde peut dire ce qu’il veut. Cela pourrait ne pas être un problème, seulement avec internet, tout le monde peut par exemple dire avec une grande facilité et sans aucun souci de répercussion, que l’holocauste n’a jamais eu lieu. On peut déclencher des guerres, des révoltes, tout en étant tranquillement en train de boire son café, devant son écran, et en étant tout à fait à l’abri, derrière un « pseudonyme ». L’anonymat empêche toute responsabilité et sans responsabilité, il ne peut y avoir un usage public de la raison. On est tombé dans le scénario catastrophe où l’usage normalement privé de la raison a débordé dans la sphère publique, tout en conservant les avantages d’être privé, c'est-à-dire que l’identité de celui qui prend la parole reste privée tandis que son discours a pris une visibilité publique. Le problème est qu’il n’y a ni place privée ni place publique. On n’a plus de pudeur, « tout est public » et donc il n’y a plus de tri. Je prends l’exemple le plus flagrant et le plus fâcheux du « micro-trottoir » dont l’utilité m’a toujours échappée. Lors du débat sur le mariage pour tous, j’imagine que les journalistes ont pris un plaisir phénoménal en allant parcourir rues et manifestations pour recueillir des propos toujours plus haineux les uns que les autres. On prend les gens par surprise, on choisit le type de personne susceptible de dire quelque chose de polémique et on envoie le tout au journal de 20 h pour alimenter « le débat », et faire circuler le sang du peu de personnes ayant encore un semblant de sentiment moral dans ce monde. Ce type de procédé « journalistique » est je trouve dégradant pour l’humanité, c’est se complaire dans la stupidité. L’absence d’usage public de la raison dans les médias tient également dans le système judiciaire en place et son application. Aujourd’hui même en signant leurs bêtises, certaines personnes possédant des cartes « sortez-de-prison » sont toujours à l’abri des répercussions. On arrive alors à un asservissement collectif des uns sur les autres par la paresse de la pensée et la liberté de dire n’importe quoi. Ici les caricatures d’idées telles que la liberté d’expression masquent en réalité une volonté de se défausser des exigences de la pensée, dont la responsabilité. Ce qui manque est un principe régulateur de la parole publique, ce n’est pas un gros mot ni une censure. Il faut assumer ce besoin. Il en va de l’avenir de la pensée qui ne peut être uniquement isolée et solitaire, elle doit être dans la place publique.

REMI G
Licence 3

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