Hier, j'ai rouvert un vieux livre qui traînait dans mon étagère. Avez-vous déjà fait cette expérience ? Vous achetez un livre, en lisez quelques pages, le mettez de côté et n'y pensez plus. Et un jour, une force d'attraction inexplicable vous pousse à retourner vers lui. Cette même sensation qui jadis vous avait poussé à l'acheter chez le libraire, sans trop savoir pourquoi. Et le livre, à nouveau, vous appelle : vous êtes prêt. Prêt pour ce grand voyage, en vous-même ou dans le monde, intellectuel ou sensuel, le genre de voyage que chaque œuvre, à sa manière, propose.
Alors vous ouvrez à nouveau le livre qui hurle de toute son encre pour vous faire venir à lui. Vous devenez son prisonnier. Il ne vous lâche plus, et cela dure jusqu'à la dernière page. Mais quelle belle prison, n'est-ce pas ? Et lorsque vous finissez la dernière ligne, vous comprenez : "Oui, j'étais prêt. Maintenant je sais. Et maintenant, à nouveau, tout change". Car chaque œuvre, lorsqu'on y est disposé, nous transforme, nous montre de nouvelles choses de nous-même, du monde, des possibilités qui s'offrent à nous. Le réel se traduit plus précisément, dans un langage plus percutant, comme façonné pour notre esprit.
C'est donc ce qui m'est arrivé hier, et j'ai rouvert un ouvrage magnifique : les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Je ne saurai que trop vous conseiller ce recueil de dix lettres qui non seulement retrace une correspondance entre le poète allemand Rilke et un jeune homme de vingt ans, mais aussi propose une véritable réflexion sur l'écriture, l'expression poétique, et la création en général. Devant tant de clarté dans les mots de Rilke, une évidence m'apparaît et me fait réfléchir : beaucoup d'hommes semblent avoir en eux un désir doublé d'un véritable besoin, à savoir celui de créer.
Chez de nombreux hommes, on trouve un dialogue intérieur, un dialogue musclé, qui peut torturer l'être en lequel il a lieu. Il naît de choses diverses : de l'incompréhension du monde, de la peur souvent irrationnelle, de la tristesse que peut causer un amour blessé, de la frustration, etc. L'un des moyens de faire taire ce dialogue incessant, ou de le comprendre, d'apprendre à le gérer, passe par la création. Baudelaire lui-même ne tentait-il pas de cristalliser le mal dans ses poèmes afin de s'en défaire ? Mais voilà, l'envie ou le besoin de coucher des mots sur papier, d'écrire une poésie, de composer une musique, de donner vie à une toile, se heurte pourtant bien souvent à de violents - et j'insiste sur cet aspect violent - obstacles qui semblent annihiler cette pulsion créatrice, ou du moins la freine suffisamment pour que la création n'ait pas lieu.
Ces obstacles sont de toutes sortes. Pourtant, ma petite expérience m'a montré que la force qui s'oppose le plus férocement à cette pulsion créatrice nous est infligée par nous-même. Elle prend forme sous des questions d'aspects différents : " Suis-je assez bon ? Suis-je suffisamment légitime pour oser créer quoi que ce soit ? À quoi bon, cela n'intéresse personne. Ai-je réellement quelque chose à dire ? Etc."
Que faire alors ? C'est à ce moment-là qu'un ouvrage comme les Lettres à un jeune poète prend tout son sens. C'est pourquoi je le recommande à tous ceux qui se reconnaissent dans cette frustration.
En chaque homme, il y a une rose. Elle n'est souvent encore qu'une graine. Elle ne demande qu'à s'ouvrir, s'épanouir, laisser s'échapper son parfum. Il suffit alors de l'arroser. De lui donner la lumière qu'elle mérite. Et, avec un petit peu de temps, elle deviendra ce qu'elle doit être, à la place qu'elle mérite, à condition que l'homme en qui elle pousse admette lui-même qu'elle vaut cette place. Sans doute aussi s'écorchera-t-il avec ses épines. Mais avec patience et persévérance, et en passant à l'action (car c'est bien à ce moment que tout se joue), il finira par la manipuler avec précaution, et lui créer une place réelle et bonne dans le grand jardin qu'est notre monde.
OH, ET, VOYEZ CE QUE JE VIENS DE
TROUVER POUR VOUS :
"Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu'on ne lira jamais. Livre-mage,
qui s'ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés ...,
dont les papillons sortent confus
d'avoir eu les mêmes idées."
Rainer Maria Rilke
JISMY M
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