Pourquoi débuter notre propos en utilisant cet ancien sujet
de dissertation? Pour une raison simple et claire, nous faisons
irrémédiablement ce constat des plus horrifiants, celui du temps qui passe et
qui nous entraîne au fond d'une déperdition incessante. Face à cela s'érige
immédiatement en nous la peur de la perte, de l'absence et du remord. « Le
temps se met dans ma gorge il m'étrangle il m'étreint il m'étrille il m'étrive
il m'entrave il m'entraîne il m'entre au ventre il m'entraille l'entaille il me
troue », écrivait Aragon dans Le fou d'Elsa. Pourtant, face à toute
résignation, il nous suffit de nous remémorer quelques instants, uniques et
précieux, que sont les yeux et les lèvres d'un amour naissant, ou ces heures
perdues à rêver, les yeux rivés vers les étoiles, d'un monde lointain et
silencieux où se trouveraient le Petit Prince et sa rose bien aimée, pour
qu'enfin jaillisse le plus grand des bonheurs ; celui d'avoir vécu. Et s'il est
vrai que tout passe, que les jours s'en vont dans le vacarme pesant du silence,
laissant derrière eux d'inexorables douleurs, il n'est pas vrai que le temps
emporte avec lui tout ce qui un jour a pu nous tenir à cœur, tel un bulldozer
terrifiant. Le temps coule mais, pour filer la métaphore, il ne s'évapore
point. Seule résiste la mort, toutefois le privilège de l'homme réside en ce
qu'il « n'emporte pas ses regrets dans ses yeux », pour emprunter une fois de
plus les mots d'Aragon. Il suffit de quelques mots simples pour exprimer
l'innommable. Indomptable, nous devons accepter notre propre perte, faire notre
propre deuil avant l'heure, un geste improbable pour sûr mais dont la
philosophie se veut la voie, tout en gardant à l'esprit cette fougue qui nous
meut sans cesse. L'erreur commune serait de se dire désespéré, c'est-à-dire
dénué de tout désir, lorsqu'au fond nous ne trouvons simplement pas de quoi
nous épanouir. Il s'agit dès lors de donner sens à notre existence, de
provoquer l'é-normité, ou bien de métaphoriser notre vie, pour citer ce grand
penseur trop peu connu qu'est Maitre Viret, dantologue à ces heures perdues.
Peut-être que cette fougue est un appel divin qui se trouve au fond de nous, le
« sero te amavi » d'Augustin, ou bien n'est-ce que la volonté de vivre, mais
tous ces concepts, tous ces mots ne sont rien face à ce que nous ressentons.
C'est pourquoi la grandeur de toute oeuvre se mesure à son échec, du fait de
l'impossibilité d'exprimer l'intime, l'ineffable souffrance que nous partageons
tous. Loin de nous l'idée de proposer une considération purement philosophique,
vous l'aurez compris. Mais pour reprendre Heidegger, laissons la place au
langage simple, celui de l'être, celui que seul le poète sait manier, la
Dichtung, pour enfin laisser apparaître à nous cet événement appropriant qu'est
l'Ereignis, et pouvoir ainsi nous dédier à plus que nous sommes de sorte à
sur-vivre le temps qui reste.
Jean Daniel Thumster, M1

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